Le mont Hua 3e partie: Les 3 rencontres

Deux jours blancs dans ma recherche de taoistes vivant encore dans les montagnes sacrées, me décida à une recherche plus approfondie.
J’osais franchir le pas d’un petit temple repéré la veille. Ce temple, une unique bâtisse sur la crête du mont, honore les divinités taoistes, dont la principale : « Xiwangmu », déesse de l’occident qui détient l’elixir d’immortalité.
Je fus accueilli chaleureusement par une nonne seule qui officiait.


Elle me reprit sur l’appelation en chinois de « moine taoiste », effectivement elle l’est, mais en étant mariée le nom change.     Une différence minime qui lui permet de rentrer dans sa famille soit tous les soirs ou quelques jours par mois, tout depend du lieu et du contexte.

Les taoistes respectent l’envie d’avoir des enfants car la tradition chinoise donne une place importante à la descendance.
Elle me signale au passage qu’elle ne vit pas ici, c’est un remplacement pour aider.
Je lui expose alors calmement mes interrogations. Contente de mon intérêt pour le taoisme, elle me montre le livre qu’elle lisait juste avant mon apparition. C’est le 3e d’une série de 7 tomes qui est écrit par un maitre reconnu, originaire de Huashan.
Ce livre me dit-elle, explique comment le taoisme devient de plus en plus petit ( avec une certaine complexité) dans la Chine d’aujourd’hui.
« La montagne est devenue extrêmement touristique et très chère ».
« La montagne est très chère », me répéta t-elle plusieurs fois.
Elle m’indiqua ensuite les divers temples encore habités et disseminés dans la montagne.
-Une femme au pic du sud qui y gère un petit temple.
- Une autre plus agée, de 80 ans, vit cachée dans la vallée. Pour accéder a sa hutte, il faut gravir échelles et grottes.Cela fait 70 ans qu’elle vit la-haut, repliée du monde depuis qu’elle s’y était cachée pendant la période de trouble entre les nationalistes et les communistes chinois.Elle est un maitre renommée pour son niveau avancée sur la voie. On peut y comprendre une grande maitrise des arts internes du corps comme la méditation. Elle vit aujourd’hui avec deux de ses disciples, garde une excellente santé et cultive encore après toutes ces années, le même potager.
Tandis qu’elle enchainait ses explications avec ma peine à en saisir la moitié en cours de route, ces informations petit à petit me permirent de réorganiser cette belle matinée.
Surtout en sachant qu’un temple en contre-bas, ou vivaient 4 moines taoistes, heberge les voyageurs pour la nuit. Temple dont elle est elle-même issue.

Apprenant qu’il ferme tous les soirs à 18h, je comprends mieux maintenant pourquoi a l’aller je ne le voyais pas et passais tout simplement devant sans m’arrêter.
-La nonne « LI » me parla aussi d’un maître qui faisait des retraites de 40 jours dans la montagne sans manger.

Je la remercie de ses récits, ainsi que de sa gentillesse et la quitte poliment.
La prochaine destination, ce temple aux fameuses portes closes.

Sur ces indications, j’abandonne l’éblouissant paysage qui s’étend à mes pieds pour redescendre en direction de la vallée.
Une descente rapide comparée aux randonneurs épuisés par l’ascension.
Je trouvais le temple à mi-chemin entre les sommets et la plaine en contre-bas, niché dans une petite parcelle boisée aux multiples cours d’eau.
Je ne m’attardais pourtant guère longtemps, après avoir posé mon sac prés d’un lit, je repartis un peu plus bas par les escaliers, là où la nonne m’avait indiqué des cabanes d’ermites.

Après une bonne vingtaine de minutes je fus confronté à un « escalier-échelle », marches abruptes gravées à même la roche. Témoignage de la vie dans cette montagne depuis quelques siècles déja. Je m’arrêtais à la première cabane, où un jeune ermite ni étonné, ni ravi de me voir surgir ainsi, accepta mes brêves questions.

- « J’espère que je ne vous derange pas ? » lui demandais-je.
- « Je n’ai pas beaucoup d’occupations », me dit-il en écartant les bras.
- « puis-je vous poser quelques questions ? »
-  » dis tes questions », m’invita t-il sur un ton parfaitement neutre.

La raison de sa retraite reste une demande personnel. Il ne souhaite pas trouver « la paix du coeur » au sens littéral mais gérer les ressentis qui l’anime, « regarder les animations de son coeur ». Alors que son visage m’indique une jeunesse tout juste entamée, je n’aurais pas cru que ce moine à la longue barbe noire approche dejà la quarantaine.
Bien qu’il se soit installé en retraite à partir de cette année, il est moine notamment au temple de Wuhan depuis un bon lot d’année.
Une petite retraite pour un temps indefini. Il se veut taoiste comme il me l’explique, car il « a toujours aimé explorer son être, découvrir et ressentir ».
Cette homme qui ne m’a pas dit son nom, vit dans une cabane qui surplombe la route des randonneurs. Il pratique probablement la méditation et les arts martiaux internes taoistes.
En tout cas ma présence ne le dérange pas, il accepte même que je repasse pour papoter.

Ce fut de maigres minutes dans le temps, sur un aspect du temps qui est sans doute pour lui hors du présent.

( extrait d’un texte de Ge Hong dans le Baopuzi Neipian)
Il est difficile de connaitre le subtil et le merveilleux: nombreux sont ceux qui doutent et s’egarent.
Comment mon intelligence pourrait-elle depasser celle des autres hommes?
Le hasard a seulement voulu que j’ai quelques entendements….
Le merveilleux de la voie ne peut etre entierement ecrit, et ce qui en est aisément accessible ne vaut pas la peine que l’on en parle. Jadis, Gensang, cals aux mains, et Wenzi le visage noirci (deux disciples de Laozi), travaillèrent et peinèrent longtemps pour recevoir enfin les grands secrets, car ceux-ci existent réellement.
Qui, des hommes et de tout ce qui possede un souffle, ne se rejouit de vivre et n’a peur de la mort? Mais la gloire et la puissance guident notre volonte, un visage blanc, une peau de jade egarent notre vue, le Shang clair et le Zhi ondoyant troublent notre ouie ( Daodejing de Laozi 12: « les cinq couleurs aveuglent l’oeil de l’homme, les cinq note rendent sont oreille sourde ». Ce qui distrait les sens detourne l’homme de la perception de l’essentiel); l’amour, la haine, les bénéfices et les préjudices perturbent notre esprit; reconnaissance et renom enchainent notre corps. Tout cela arrive sans que nous le demandions, est en nous sans que nous l’apprenions.
Aussi, comment ceux qui ne sont pas destinés à suivre les immortels, qui ne sont pas doués d’une compréhension profonde et d’une vue exceptionnelles, qui ne savent distinguer le changeant du constant, ni user de leur clair miroir dans les régions obscures et silencieuses, qui n’ouvrent pas les yeux sur la valeur de la position et du renom, qui ne craignent pas le temps qui passe comme l’eclair, comment ceux-la pourraient-ils abandonner leurs amis et s’adonner à ce qui est lointain, réprimer et laisser derrière eux leurs passions, se défaire des tentations faciles qui s’offrent a leur vue, et s’appliquer à une tâche difficile et au resultat incertain?
De meme que l’être nait du non-être, le corps s’érige grâce à l’esprit. L’etre est le palais du non-etre, le corps est la résidence de l’esprit. Aussi le compare-t-on à une digue: lorsque la digue est rompue, l’eau n’est plus contenue; ou encore à une chandelle: lorsque la chandelle a fondu, le feu ne l’habite plus. Lorsque le corps est fatigué, l’esprit se disperse; lorsque le souffle est épuisé, la vie prend fin. Lorsque les racines sont desséchées et les branches sont abondantes, le vert quitte l’arbre. Lorsque le souffle est épuisé et que le désir est puissant, l’âme quitte le corps. Qui s’en va est sans espoir de retour, qui est atteint par la décrépitude de l’âge n’a plus de raison de vivre. Voila en vérité ce qui afflige l’homme qui comprend la voie.
N’y a t-il pas de raison de préférer l’ombre au jade ?  Aussi, pour qui cultive sa nature dans les forêts et les montagnes, pour qui trouve satisfaction en délaissant le vulgaire, pour celui-là, une situation élevée est comparable à une verrue, et la myriade des êtres à une aile de cigale. pourquoi se laisserait-il aller a de grands discours, pourquoi se forcerait-il a s’interesser aux affaires du monde qu’il dédaigne? Il comprend les choses qu’il voit, c’est pourquoi il les délaisse et les oublie.
Ainsi il s’en va demeurer au loin et trouver refuge dans la tranquilite. Il cache ses ecailles et recouvre ses algues ( symboles des hauts dignitaires et des hommes de grandes valeurs), interdit a ses yeux toute vision de desir et se detourne des couleurs qui lesent la vue, refuse a ses oreilles toute envie de musique et fuit les notes qui trouble l’ouie.
Il purifie sa vision obscure, garde le feminin et embrasse l’Un, par la concentration de son souffle parvient a la souplesse, et par la quietude apaise sa nature originelle; il se defait des sentiments pernicieux de la joie et de la peine, rejette la gloire du succes et de l’humiliation de l’echec, rompt avec le poison violent des saveurs fortes, et reduit ses paroles a l’essentiel; il inverse son ouie et alors penêtre ce qu’il entend, intériorise sa vision et alors voit le Sans-Trace ( le Dao), nourrit son esprit dans l’obscure égalité, élimine tentation et envie dans ses rapports avec les êtres, rejette les tâches viles, gouverne par la joie et le contentement, agit dans le non-agir, afin de préserver sa loi naturelle.





En m’installant au temple pour la nuit, je fis la connaissance de la moine Jingxiu, qui éclaira certaines de mes interrogations concernant la situation actuelle de la religion taoiste.
Tout d’abord, le clergé taoiste est sous la juridiction du ministère des cultes et des religions, contrairement à ce que j’ai pu ecrire sur ce sujet.
Avec la revolution culturelle en 1966 au centre d’une période noire pour les religions chinoises, beaucoup de monastères se retrouvèrent vides. Ces dernieres années, certains furent repris par les taoistes. D’autres passèrent sous le giron du ministère de la protection des bâtiments historiques. Tandis que la plupart des temples les plus clinquants, le ministère du tourisme les rénova pour son compte. Certains hauts lieux sont donc partagés entre le clergé taoïste et les activités touristiques. Il existe une loi qui protège les cultes, si les taoistes en font la demande, il peuvent réinvestir les monastères inoccupés par leurs ordres. Sauf que le ministere du tourisme qui a investi dans les rénovations des temples et dans les infrastructures touristiques voisines, renâcle à laisser la place. Un bataille juridique tranche souvent le conflit, mais la partie n’est pas facile. Il faut beaucoup de détermination au clergé taoiste pour réinvestir certains lieux déjà sous le joug d’un autre ministère.

Pour conclure ce recit, fait d’images et d’informations en vrac, je cite la phrase d’un moine ermite qui vie avec sa femme dans un lieu retiré des turbulences humaines.
 » Le Dao est comme le thé, on peut utiliser une tasse, un bol, la théière pour le boire, cela reste le même the ».




02/09/2010

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